Le patrimoine historique : un investissement viable pour les entreprises ?

Hephata

L’important à retenir dans cet article :

 Les grandes familles françaises se démènent pour trouver de nouvelles sources de financement pour faire vivre et pour restaurer leurs domaines historiques. Certaines d’entre elles renoncent et préfèrent vendre leurs biens. Face à ces propriétaires, les entreprises et les organisations prennent le relais. Quels sont leurs enjeux ? Comment parviennent-elles à valoriser leur patrimoine ? 

Certaines entreprises et organisations reçoivent en donation ou rachètent des propriétés historiques. Elles y voient leur intérêt. Cet article permettra de se pencher sur la façon dont elles peuvent valoriser le patrimoine bâti grâce à des projets qui repensent la destination des espaces pour servir des besoins essentiels ou secondaires :
• Faire des économies
• Délivrer un rendement régulier et pérenne 
• Servir une politique RSE ou ISR
• Servir une politique éducative et sociale

NB : cet article ne permet pas de savoir si les sites patrimoniaux étudiés sont devenus rentables… !

Introduction :

Dans son ouvrage « Redéfinir le Patrimoine culturel à l’heure de la globalisation. Des cultures et des Hommes. Clefs anthropologiques pour la mondialisation, L’harmattan, Collection Logiques sociales », Sandrine Basilico, Chercheur au LAMIC (Nice), Chercheur associé au GREDIC-CNRS (Paris) et expert auprès du Conseil de l’Europe, le patrimoine est une notion évolutive. Il « s’est toujours et en permanence ouvert et élargi à la réalité sociale, économique et culturelle contemporaine. » 

Selon elle, le patrimoine est synonyme de transmission puisqu’il vient du latin patrimonium (de pater) qui signifie père. « Il s’est toujours agi de transmettre d’une génération à une autre un patrimoine qui est valorisé à chaque étape. » Sa valorisation consiste à le faire connaître et à le mettre en valeur afin de favoriser l’attractivité du territoire. Sans nécessairement devenir mécènes, les entreprises peuvent devenir parties prenantes de la conservation du patrimoine bâti parce qu’il leur est utile à d’autres égards. 

Les entreprises qui possèdent – reçus en donation ou acquis – des châteaux sont toujours confrontées à la problématique de la destination des espaces. Habités pendant des années par des familles, les châteaux sont très souvent des lieux difficilement exploitables. Racheter une ancienne demeure familiale impose de réfléchir à la disposition des espaces, à leur accès et à leur utilité. Ce n’est pas toujours chose facile. 

Voilà comment des entreprises, libres des contraintes familiales et des héritages complexes, ont transformé ce qui pour certains demeuraient un poids en opportunité de développement !

1- Les entreprises qui rachètent des châteaux pour faire des économies en recevant chez elles leurs propres salariés

Parmi les entreprises, certaines ont des contraintes importantes en matière évènementielle. Elles peuvent être amenées à :
• Former régulièrement leurs collaborateurs lors de séminaires résidentiels, de conférences… 
• Inviter sans cesse des clients et faire de la représentation par des soirées de gala, des cocktails…
• Souder leurs équipes et remercier leurs salariés par des activités de team-building

Pour réaliser ces évènements, sortir du cadre quotidien est indispensable. Il faut donc chercher des lieux ! Le marché de la location de lieux pour l’évènementiel d’affaires est complexe pour plusieurs raisons :
La saisonnalité des évènements: toutes les entreprises se retrouvent sur le marché de l’évènementiel au même moment (la rentrée de septembre, Noël et le début de l’année, les soirées estivales etc). Les lieux sont pris d’assaut. Il faut être très réactif !
L’adaptation des lieux: trouver le lieu qui réponde aux critères de l’événement (taille, prestation, budget) et qui soit disponible aux dates fixées est souvent compliqué. 

L’organisation d’évènements d’entreprise demandent beaucoup de patience et requiert un budget faramineux ! Pour répondre à ces difficultés, certains groupes décident d’acheter leur propre lieu pour avoir une plus grande marge de manœuvre et réduire leurs dépenses. 

Exemples : 

 CapGemini transforme le château des Fontaines pour centraliser tous ses évènements en un lieu unique…

Il fallait un Campus International pour CapGemini ! En 1998, le groupe décide de racheter un château XIXème, imaginé par le Baron Rothschild, dans la majestueuse forêt de Chantilly. La vocation du site est claire : favoriser les échanges et le partage des arts et des connaissances. Ancien centre culturel jésuite, l’ensemble du domaine a été entièrement rénové. Les salons du rez-de-chaussée ont été entièrement repensés et transformés en bar. Quant aux chambres, elles sont devenues des salons de réunions. 

Le Domaine peut accueillir jusqu’à 300 salariés du groupe ainsi que des entreprises extérieures. CapGemini explique que l’architecture des Fontaines traduit ses valeurs: « honnêteté, audace, confiance, solidarité, simplicité et plaisir ».

Sud Aviation transforme le château de Villepreux pour en faire un domaine expérimental

Acheté par Sud Aviation dans les années 1960, ce château au cœur du Médoc, est passé par différentes destinations et ce n’est pas fini ! 

Tout d’abord siège et bureaux d’étude du groupe, c’est en ce lieu que les fusées françaises Diamant furent inventées. Avec la création d’EADS, le moment est ensuite venu d’imaginer un lieu de formation pour les dirigeants du groupe. Villepreux change alors de statut : de cité pour ingénieurs en ébullition, il devient château d’accueil. Plus de 3 000 personnes gravitent chaque année sur le domaine, des personnes du groupe et des clients extérieurs. 

Aujourd’hui, le domaine est devenu le théâtre d’un programme immobilier autour de la construction d’une résidence pour seniors. Le cadre authentique du site favorise le bien-être et la sérénité. La vie d’un château est décidément pleine de rebondissements !

2- Les compagnies d’assurance qui rachètent des châteaux pour délivrer un rendement régulier et pérenne

Les compagnies d’assurance font partie des secteurs qui investissent le plus dans l’immobilier. En 2013, les compagnies et les mutuelles étaient même devenues « les plus gros acheteurs en France ». Selon le cabinet de conseil Cushman & Wakefield, elles avaient réalisé 26% des investissements dans cette classe d’actifs. Entre 2008 et 2013, les placements dans la pierre d’Allianz sont passés de 3% à 6%. C’est également le cas pour Generali France Immobilier dont l’objectif était de passer de 7,5% à 10%. 

Investir dans la « pierre châteaux » est une réelle opportunité pour les assureurs pour deux raisons : 
• Ils sont contraints de délivrer un rendement régulier et pérenne à leurs assurés
• Ils doivent faire face à l’afflux de nouvelles souscriptions: en 2009, la Fédération française des sociétés d’assurances les estimait à près de 200 milliards d’euros

La recherche d’actifs à rémunération régulière est donc une priorité pour eux ! D’autant que, grâce à l’argent collecté par l’assurance-vie, ils peuvent financer leurs opérations sur leurs fonds propres. 

Exemple : 

AXA Assurances transforme, le Domaine de Frémigny, dans l’Essonne, pour lancer son école des assureurs 

Si le projet de Frémigny lui permet de faire des économies en recevant ses propres salariés, il lui garantit surtout un rendement régulier et pérenne !

Les 330 chambres, 40 salles de formation, auditorium de 150 places, dizaine de salons et équipements sportifs permettent d’accueillir plus de 50 000 journées de formation par an ! 

3- Les entreprises qui rachètent des châteaux pour servir une politique RSE ou ISR

Se présenter comme un acteur dynamique et responsable pour servir une logique RSE ou ISR est parfois un autre argument pour investir dans l’immobilier historique. 

C’est le cas notamment de certaines compagnies pour qui cet investissement s’intègre dans une politique d’investissement socialement responsable (ISR). Cette politique cherche à concilier placement financier et critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). On parle « d’application des principes du développement durable à l’investissement ». 

Au château des Fontaines, CapGemini a cherché à se montrer exemplaire en matière de responsabilité sociale (RSE). Avoir un impact positif sur la société en respectant l’environnement tout en étant viable économiquement est sa priorité.

Pour cela, l’entreprise affiche clairement sa volonté de re-conceptualiser totalement les espaces autour d’une vision qui se veut moderne et éco-responsable. Elle s’engage à réduire ses émissions de gaz à effet de serre grâce à quatre axes définis : 
• La diminution des consommations d’énergies
• La préservation des ressources naturelles
• La diminution et tri des déchets
• La sensibilisation des clients, fournisseurs et salariés

L’électricité provient de sources 100 % renouvelables et le chauffage est assuré par la géothermie.

4- Les entreprises qui rachètent des châteaux pour servir une politique éducative et sociale

Au château des Vaux, la Fondation d’Auteuil a transformé les espaces pour créer un véritable terrain d’apprentissage pour donner une nouvelle chance à des jeunes en difficulté.

En 1946, le Directeur Général de l’œuvre des Orphelins Apprentis d’Auteuil cherche un lieu pour accueillir les orphelins de guerre. Le Château des Vaux, en Eure-et-Loire, est à vendre à un prix dérisoire… il l’achète ! 
Les Apprentis d’Auteuil en ont fait un site remarquable où près de 800 jeunes en difficulté sont formés chaque année, dans l’objectif de faciliter leur insertion dans le monde professionnel. Chacun bénéficie d’un parcours adapté dans le domaine professionnel de son choix.

Au château des Vaux, on trouve un restaurant d’application ainsi qu’une jardinerie qui sert de magasin pédagogique. Un projet qui allie valorisation du patrimoine et éducation !

 Conclusion :

Investir dans l’immobilier et plus particulièrement dans le patrimoine bâti que sont les châteaux apparaît comme une réelle opportunité pour bon nombre d’entreprises. À leur manière, elles viennent valoriser le patrimoine en y déployant des projets qui nécessitent de repenser la destination des espaces. Acheter un château peut leur permettre de faire des économies, délivrer un rendement régulier et pérenne ou servir différentes politiques. Ces entreprises ont quelque chose à transmettre de leur conception du patrimoine. 

Dans une série de prochains articles, découvrez l’investissement des entreprises dans le patrimoine naturel et en particulier la forêt et les vignobles. 

A vous de jouer ! Si vous avez d’autres questions, n’hésitez pas à nous écrire : contact@hephata.fr 

Pour aller plus loin :

 • UN CHÂTEAU HISTORIQUE SAUVE PAR UN PARC ZOOLOGIQUE : THOIRY – Un exemple pour développer une offre touristique unique en utilisant ses atouts
DEVELOPPER DES ACTIVITES COHERENTES AVEC SON HISTOIRE ET SON TERRITOIRE – Les masters class de cuisine ressuscitent le château du Feÿ – Interview avec Sylvie Angel, propriétaire